Chaderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782*** - Extrait

Modifié par Clemni

Dans ce roman épistolaire, le lecteur découvre les lettres échangées entre deux aristocrates libertins : la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont. Ces personnages fictifs manipulent et séduisent pour satisfaire leurs désirs et affirmer leur supériorité mutuelle. La Marquise de Merteuil, notamment, pousse Valmont à séduire la vertueuse Présidente de Tourvel et le défie de corrompre Cécile de Volanges, une jeune femme récemment sortie du couvent. Dans la lettre LXXIX, Valmont avertit la Marquise de se méfier de Prévan, un séducteur notoire qui compte la marquise parmi ses futures conquêtes. L'extrait qui suit est la réponse de la Marquise de Merteuil à ces avertissements.

Extrait de la lettre LXXXI

LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT

Mais qu’une femme infortunée1 sente la première le poids de sa chaîne, quels risques n’a-t-elle pas à courir, si elle tente de s’y soustraire2, si elle ose seulement la soulever ? Ce n’est qu’en tremblant qu’elle essaie d’éloigner d’elle l’homme que son cœur repousse avec effort. S’obstine-t-il à rester, ce qu’elle accordait à l’amour, il faut le livrer à la crainte :

Ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé.

Sa prudence doit dénouer avec adresse ces mêmes liens que vous auriez rompus. À la merci de son ennemi, elle est sans ressource, s’il est sans générosité3 : et comment en espérer de lui, lorsque, si quelquefois on le loue d’en avoir, jamais pourtant on ne le blâme d’en manquer ?

Sans doute vous ne nierez pas ces vérités que leur évidence a rendues triviales4. Si cependant vous m’avez vue, disposant des événements et des opinions, faire de ces hommes si redoutables les jouets de mes caprices ou de mes fantaisies5 ; ôter aux uns la volonté de me nuire, aux autres la puissance de me nuire ; si j’ai su tour à tour, et suivant mes goûts mobiles, attacher à ma suite ou rejeter loin de moi

Ces tyrans détrônés devenus mes esclaves6 ;

si, au milieu de ces révolutions fréquentes, ma réputation s’est pourtant conservée pure, n’avez-vous pas dû en conclure que, née pour venger mon sexe et maîtriser le vôtre, j’avais su me créer des moyens inconnus jusqu’à moi ?

Ah ! gardez vos conseils et vos craintes pour ces femmes à délire7, et qui se disent à sentiment8 ; dont l’imagination exaltée ferait croire que la nature a placé leurs sens dans leur tête ; qui n’ayant jamais réfléchi, confondent sans cesse l’amour et l’amant ; qui, dans leur folle illusion, croient que celui-là seul avec qui elles ont cherché le plaisir en est l’unique dépositaire ; et, vraies superstitieuses9, ont pour le prêtre le respect et la foi qui ne sont dus qu’à la divinité.

Craignez encore pour celles qui, plus vaines que prudentes, ne savent pas au besoin consentir à se faire quitter.

[...]

Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées10 ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

Chaderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, 1782.


1. Infortunée : malheureuse ou victime de circonstances défavorables. 2. S’y soustraire : se libérer, échapper à une situation ou une obligation. 3. Générosité : ici, il s'agit de clémence, bienveillance. 4. Triviales : communes ou évidentes, au point d'être banales. 5. Caprices ou fantaisies : envies changeantes et souvent imprévisibles. 6. [Note de l'auteur] On ne sait si ce vers, ainsi que celui qui se trouve ci-devant, Ses bras s’ouvrent encor quand son cœur est fermé, sont des citations d’ouvrages peu connus ou s’ils font partie de la prose de madame de Merteuil. Ce qui le ferait croire, c’est la multitude de fautes de ce genre qui se trouvent dans toutes les lettres de cette correspondance. Celles du chevalier Danceny sont les seules qui en soient exemptes : peut-être que comme il s’occupait quelquefois de poésie, son oreille plus exercée lui faisait éviter plus facilement ce défaut. 7. Femmes à délire : irrationnelles, dominées par leurs émotions. 8. À sentiment : qui se laissent guider par leurs émotions plutôt que par la raison. 9. Superstitieuses : qui croient de manière irrationnelle en quelque chose ou quelqu'un, ici comparé à une croyance religieuse excessive. 10. Inconsidérées : qui agissent sans réfléchir aux conséquences.

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
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